ForsideBøgerExposition Universelle In…e L'exposition, Vol. II

Exposition Universelle Internationale De Bruxelles 1910,
Organe Officiel De L'exposition, Vol. II

Forfatter: E. Rossel

År: 1910

Sider: 500

UDK: St.f. 061.4(100)Bryssel

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292 L’EXPOSITION DE BRUXELLES vivace, la plus violente, la plus combative. Quelques écrivains belges ont remarqué le rôle considérable joué par les Gantois et les Arden- nais dans la politique et dans l’expansion eco- nomique de la Belgique contemporaine. Mais tandis que l’Ardennais, de tempérament exclu- sivement positif et de formation toute rurale, n’a joué ce grand rôle que dans le monde des affaires, le Gantois, bénéficiant d’une vieille civi- lisation urbaine, transporte même dans l’art cette richesse de tempérament, cette débordante énergie vitale. Mau- rice Maeterlinck est Gantois, de vieille fatnille gantoise, de même que les poètes Charles van Lerberghe et Gré- goire Le Roy, sans compter les écri- vains flamands. Et que de peintres, que de sculpteurs originaux sont nés à Gand ou dans les environs de Gand ! Du reste, l’aspect même de la ville donne dès l’abord l’impression de cette originalité foncière et de cette in- domptable vitalité. Le passé y a laissé beaucoup de traces et l’on a pris soin d’en conserver les monuments les plus précieux. Les restaurations récentes de l’Hôtel de Ville, du Château des Comtes, de la Maison des Bateliers ont été, somme toute, fort bien faites. On a même voulu les compléter en dégageant la plupart de ces vieux monuments, en pratiquant dans la ville de larges percées, en faisant de 1’ « haussmannisme » et l’on a altéré ainsi le caractère de la ville. Ce quartier central, la « Cure de Gand », avec son dédale de ruelles enchevêtrées aboutissant à de grands et à de petits marchés, encombré cer- tains jours d’échoppes et de char- rettes, avait' un caractère flamand très accentué. Les paysages urbains de Gand n’avaient certes pas le charme composé des paysages brugeois, mais ils portaient très fortement l’empreinte de te caractère fruste et sombre, éner- gique et puissant, que l’on trouve dans toute l’histoire de la ville ; il y avait une couleur gantoise que certains artistes, Baertsoen et De Bruycker entre autres, ont très vigoureu- sement exprimé. On le chercherait aussi vaine- ment aujourd’hui dans les vastes rues bien aérées, dans les places décorées de jardinets, qui en- tourent Saint -Nicolas, Saint-Bavon, le Beffroi, que dans les nouveaux quartiers du faubourg de Courtrai, construit sur l’emplacement de l’an- cienne citadelle. Les artistes le regrettent. Mais dans une ville aussi vivante que Gand l’est aujourd’hui, il est impossible de conserver dans leur intégrité les images du passé. Aussi bien, ceux qui veulent retrouver dans la ville du XXe siècle le caractère de la ville du moyen âge, auront à le chercher plutôt que parmi les monuments dans les tableaux de la vie ou- vrière. Si l’on cherche, en effet, le caractère de ce microcosme social, non dans son pittoresque exté- reur éphémère et variable, mais dans sa vérité intime, on le trouvera dans les faubourgs de la cité industrielle moderne. Là, tous les traits permanents de l’organisme gantois sont encore fortement marqués. Certes, les faubourgs de Ledeberg et de Gentbrugge ne sont plus com- posés de misérables chaumières comme les fau- bourgs occupés par les tisserands du xiiie siècle. Mais leurs petites maisons ouvrières toutes pa- reilles, toutes couvertes d’un uniforme ciment gris sombre, évoquent à l’esprit les duretés de la vie ouvrière contemporaine presque aussi puis- samment que les chaumières de moyen âge révé- laient aux tribuns d’alors les iniquités sociales dont ils souffraient. Tous ces faubourgs gantois se composent essentiellement d’une large chaus- sée, bordée de maisons basses, petits magasins, épiceries minuscules, humbles cabarets. De cha- que côté s’embranchent des ruelles bordées de maisonnettes, bâties toutes sur le même plan 1^ •"WW ri » g * PAVILLON DE LA VILLE DE GAND. et dans les mêmes proportions, revêtues toutes du même crépi grisâtre, et bâties presque toutes soit par des industriels, soit par des spéculateurs qui savent trop bien le prix que rapportent les logements ouvriers. C’est là que s’entassent les unes sur les autres les nombreuses familles des tisserands et des filateurs gantois, et ces minus- cules demeures, prolongeant à l’infini leurs files identiques ou leurs gigantesques damiers, fe- raient penser à des cellules de moines ou de forçats, n’étaient la marmaille qui y grouille et les jeux de marelle qui s’entremêlent sur les trottoirs. Dans le voisinage, les usines dressent leurs murs de brique noircie qui, le soir, s’illu- minent par leurs innombrables fenêtres comme si quelque brasier s’y allumait. C’est sous le ciel brouillé de septembre, entre chien et loup, à l’heure où les fabriques se ferment, qu’il faut parcourir ces quartiers où l’on chercherait vainement quelque chose qui puisse rappeler la joie de vivre, mais qui, de l’insouci même de toute beauté qu’on y sent, tirent une beauté souffrante et très moderne qui exalte jusqu’à la plus crispante mélancolie l’homme d’imagination. En automne, les ciels sont très beaux en Flandre. De grandes galopades de nuages sombres ou nacrés passent dans l’azur et à chaque instant crèvent en brusques averses. Vers le soir, tout cela se colore d’une rougeoyante magie ; mais à Gand, la fumée des usines vient mettre dans ces ciels brouillés et dorés des colo- rations étranges, des verts, des jaunes, des bruns. Il semble parfois que la palette d’un merveilleux coloriste ait été posée sur la ville, et la splen- deur de cette lumière fantastique donne quelque chose de particulièrement âpre, de particuliè- rement poignant au spectacle que présente la rue. L’après-midi, elle fut silencieuse et presque dé- serte : des enfants qui jouent, des fem- mes qui causent sur le pas des portes, quelques rares passants. Mais tout à coup les cloches des usines sonnent la fin de la journée et leurs tintements différents s’égrènent dans le ciel obscurci. Et aussitôt, de distance en distance, tout un peuple débouchant des rues transversales envahit la chaus- sée. Il la tient bientôt tout entière et chemine vers la ville en un piéti- nement de troupeau. Les sabots cla- quent sur le sol et rythment sourde- ment les pas. On dirait que des rangs s’organisent et ces ouvriers rentrant du travail vers la soupe et vers le repos font penser à une armée er marche. En bourgeron bleu, ou de vieux vestons passés et rapiécés sur le dos, la « mallette » et le bidon à café sous le bras, ils appuient lour- dement les pieds sur le sol avec cette attitude de force et de lassitude que Constantin Meunier donne à ses mi- neurs. Les femmes, serrant autour de leurs épaules un châle de laine tri- cotée, balançant leur torse sur les hanches, forment des rangs entiers et jacassent bruyamment dans un patois rauque, lourd et traînant. Quelques- unes, la poitrine ferme et gonflée, le sourire provocant sur des lèvres très rouges, sont encore belles dans leur forte vulgarité. Mais la plupart, tôt flétries par les maternités précoces, portent sur leur visage terreux le masque des misères imprévues et des trop longs labeurs. Des enfants aussi cheminent parmi la horde. Parfois, l’attention attirée par quelque spectacle puéril, ils s’attar- dent, puis, craignant la gronderie du père qu’ils accompagnent, ils se mettent à courir comme pour rattrapper leur rang. De temps en temps, des groupes se détachent de la colonne, soit pour enfiler une des rues qui conduisent aux cités ouvrières, soit pour aller chercher dans quelque cabaret familier le plaisir grossier, le rêve brutal que dispense l’alcool. Mais la masse continue sa marche vers la ville. C’est bien une armée, l’éternelle dou- loureuse et dangereuse armée des pauvres, et, comme leurs ancêtres, les Chaperons blancs, il semble que ceux-ci s’en aillent, d’une hé- roïque et cruelle volonté, à l’assaut des hôtels, des « steenen » de la bourgeoisie. Les luttes sociales sont, en effet, demeurées très vives à Gand. Toutes proportions gardées, si l’on tient compte de l’adoucissement général des mœurs, elles ont encore quelque chose de l’âpreté de celles qui ensanglantèrent le Marché du Vendredi au XIVe siècle. Seulement, le tem- pérament réaliste de la race a fait que, peu à peu, les forces rivales sont arrivées à se respecter. En dépit de certaines proclamations électorales, l’organisation ouvrière a compris qu’elle ne détruirait pas de sitôt le grand pa- tronat, et le grand patronat s’est résigné à vivre avec l’organisation ouvrière. Une sorte d’équi- libre s’est produit entre ces grandes forces