Exposition Universelle Internationale De Bruxelles 1910,
Organe Officiel De L'exposition, Vol. II
Forfatter: E. Rossel
År: 1910
Sider: 500
UDK: St.f. 061.4(100)Bryssel
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L’EXPOSITION DE BRUXELLES
vivace, la plus violente, la plus combative.
Quelques écrivains belges ont remarqué le rôle
considérable joué par les Gantois et les Arden-
nais dans la politique et dans l’expansion eco-
nomique de la Belgique contemporaine. Mais
tandis que l’Ardennais, de tempérament exclu-
sivement positif et de formation toute rurale,
n’a joué ce grand rôle que dans le monde des
affaires, le Gantois, bénéficiant d’une vieille civi-
lisation urbaine, transporte même dans
l’art cette richesse de tempérament,
cette débordante énergie vitale. Mau-
rice Maeterlinck est Gantois, de vieille
fatnille gantoise, de même que les
poètes Charles van Lerberghe et Gré-
goire Le Roy, sans compter les écri-
vains flamands. Et que de peintres,
que de sculpteurs originaux sont nés
à Gand ou dans les environs de Gand !
Du reste, l’aspect même de la ville
donne dès l’abord l’impression de cette
originalité foncière et de cette in-
domptable vitalité. Le passé y a laissé
beaucoup de traces et l’on a pris soin
d’en conserver les monuments les plus
précieux. Les restaurations récentes
de l’Hôtel de Ville, du Château des
Comtes, de la Maison des Bateliers
ont été, somme toute, fort bien faites.
On a même voulu les compléter en
dégageant la plupart de ces vieux
monuments, en pratiquant dans la
ville de larges percées, en faisant
de 1’ « haussmannisme » et l’on a
altéré ainsi le caractère de la ville.
Ce quartier central, la « Cure de
Gand », avec son dédale de ruelles
enchevêtrées aboutissant à de grands
et à de petits marchés, encombré cer-
tains jours d’échoppes et de char-
rettes, avait' un caractère flamand très
accentué. Les paysages urbains de
Gand n’avaient certes pas le charme
composé des paysages brugeois, mais
ils portaient très fortement l’empreinte
de te caractère fruste et sombre, éner-
gique et puissant, que l’on trouve
dans toute l’histoire de la ville ; il y avait une
couleur gantoise que certains artistes, Baertsoen
et De Bruycker entre autres, ont très vigoureu-
sement exprimé. On le chercherait aussi vaine-
ment aujourd’hui dans les vastes rues bien aérées,
dans les places décorées de jardinets, qui en-
tourent Saint -Nicolas, Saint-Bavon, le Beffroi,
que dans les nouveaux quartiers du faubourg
de Courtrai, construit sur l’emplacement de l’an-
cienne citadelle. Les artistes le regrettent. Mais
dans une ville aussi vivante que Gand l’est
aujourd’hui, il est impossible de conserver dans
leur intégrité les images du passé. Aussi bien,
ceux qui veulent retrouver dans la ville du
XXe siècle le caractère de la ville du moyen âge,
auront à le chercher plutôt que parmi les
monuments dans les tableaux de la vie ou-
vrière.
Si l’on cherche, en effet, le caractère de ce
microcosme social, non dans son pittoresque exté-
reur éphémère et variable, mais dans sa vérité
intime, on le trouvera dans les faubourgs de la
cité industrielle moderne. Là, tous les traits
permanents de l’organisme gantois sont encore
fortement marqués. Certes, les faubourgs de
Ledeberg et de Gentbrugge ne sont plus com-
posés de misérables chaumières comme les fau-
bourgs occupés par les tisserands du xiiie siècle.
Mais leurs petites maisons ouvrières toutes pa-
reilles, toutes couvertes d’un uniforme ciment
gris sombre, évoquent à l’esprit les duretés de
la vie ouvrière contemporaine presque aussi puis-
samment que les chaumières de moyen âge révé-
laient aux tribuns d’alors les iniquités sociales
dont ils souffraient. Tous ces faubourgs gantois
se composent essentiellement d’une large chaus-
sée, bordée de maisons basses, petits magasins,
épiceries minuscules, humbles cabarets. De cha-
que côté s’embranchent des ruelles bordées de
maisonnettes, bâties toutes sur le même plan
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PAVILLON DE LA VILLE DE GAND.
et dans les mêmes proportions, revêtues toutes
du même crépi grisâtre, et bâties presque toutes
soit par des industriels, soit par des spéculateurs
qui savent trop bien le prix que rapportent les
logements ouvriers. C’est là que s’entassent les
unes sur les autres les nombreuses familles des
tisserands et des filateurs gantois, et ces minus-
cules demeures, prolongeant à l’infini leurs files
identiques ou leurs gigantesques damiers, fe-
raient penser à des cellules de moines ou de
forçats, n’étaient la marmaille qui y grouille et
les jeux de marelle qui s’entremêlent sur les
trottoirs. Dans le voisinage, les usines dressent
leurs murs de brique noircie qui, le soir, s’illu-
minent par leurs innombrables fenêtres comme
si quelque brasier s’y allumait.
C’est sous le ciel brouillé de septembre, entre
chien et loup, à l’heure où les fabriques se
ferment, qu’il faut parcourir ces quartiers où
l’on chercherait vainement quelque chose qui
puisse rappeler la joie de vivre, mais qui, de
l’insouci même de toute beauté qu’on y sent,
tirent une beauté souffrante et très moderne
qui exalte jusqu’à la plus crispante mélancolie
l’homme d’imagination.
En automne, les ciels sont très beaux en
Flandre. De grandes galopades de nuages
sombres ou nacrés passent dans l’azur et à
chaque instant crèvent en brusques averses. Vers
le soir, tout cela se colore d’une rougeoyante
magie ; mais à Gand, la fumée des usines vient
mettre dans ces ciels brouillés et dorés des colo-
rations étranges, des verts, des jaunes, des bruns.
Il semble parfois que la palette d’un merveilleux
coloriste ait été posée sur la ville, et la splen-
deur de cette lumière fantastique donne quelque
chose de particulièrement âpre, de particuliè-
rement poignant au spectacle que présente
la rue.
L’après-midi, elle fut silencieuse et presque dé-
serte : des enfants qui jouent, des fem-
mes qui causent sur le pas des portes,
quelques rares passants. Mais tout à
coup les cloches des usines sonnent
la fin de la journée et leurs tintements
différents s’égrènent dans le ciel
obscurci. Et aussitôt, de distance en
distance, tout un peuple débouchant
des rues transversales envahit la chaus-
sée. Il la tient bientôt tout entière
et chemine vers la ville en un piéti-
nement de troupeau. Les sabots cla-
quent sur le sol et rythment sourde-
ment les pas. On dirait que des rangs
s’organisent et ces ouvriers rentrant
du travail vers la soupe et vers le
repos font penser à une armée er
marche. En bourgeron bleu, ou de
vieux vestons passés et rapiécés sur
le dos, la « mallette » et le bidon à
café sous le bras, ils appuient lour-
dement les pieds sur le sol avec cette
attitude de force et de lassitude que
Constantin Meunier donne à ses mi-
neurs. Les femmes, serrant autour de
leurs épaules un châle de laine tri-
cotée, balançant leur torse sur les
hanches, forment des rangs entiers et
jacassent bruyamment dans un patois
rauque, lourd et traînant. Quelques-
unes, la poitrine ferme et gonflée, le
sourire provocant sur des lèvres très
rouges, sont encore belles dans leur
forte vulgarité. Mais la plupart, tôt
flétries par les maternités précoces,
portent sur leur visage terreux le
masque des misères imprévues et des
trop longs labeurs. Des enfants aussi
cheminent parmi la horde. Parfois, l’attention
attirée par quelque spectacle puéril, ils s’attar-
dent, puis, craignant la gronderie du père qu’ils
accompagnent, ils se mettent à courir comme
pour rattrapper leur rang. De temps en temps,
des groupes se détachent de la colonne, soit
pour enfiler une des rues qui conduisent aux
cités ouvrières, soit pour aller chercher dans
quelque cabaret familier le plaisir grossier, le
rêve brutal que dispense l’alcool.
Mais la masse continue sa marche vers la
ville. C’est bien une armée, l’éternelle dou-
loureuse et dangereuse armée des pauvres, et,
comme leurs ancêtres, les Chaperons blancs,
il semble que ceux-ci s’en aillent, d’une hé-
roïque et cruelle volonté, à l’assaut des hôtels,
des « steenen » de la bourgeoisie.
Les luttes sociales sont, en effet, demeurées
très vives à Gand. Toutes proportions gardées,
si l’on tient compte de l’adoucissement général
des mœurs, elles ont encore quelque chose de
l’âpreté de celles qui ensanglantèrent le Marché
du Vendredi au XIVe siècle. Seulement, le tem-
pérament réaliste de la race a fait que, peu
à peu, les forces rivales sont arrivées à se
respecter. En dépit de certaines proclamations
électorales, l’organisation ouvrière a compris
qu’elle ne détruirait pas de sitôt le grand pa-
tronat, et le grand patronat s’est résigné à vivre
avec l’organisation ouvrière. Une sorte d’équi-
libre s’est produit entre ces grandes forces