Exposition Universelle Internationale De Bruxelles 1910
Organe Officiel De L'exposition, Vo.l 1
Forfatter: E. Rossel
År: 1910
Sted: Bruxelles
Sider: 452
UDK: St.f. 061.4(100)Bryssel
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L’EXPOSITION DE BRUXELLES
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BRUGES - LE SONGE ET LA VIE
Il faut en prendre son parti. La voici qui fait
aux peuples le signe de bienvenue. De ses cloches,
avec le geste de ses tours, tout là-haut dans l’es-
pace, elle les appelle. Elle délègue vers eux les
vols allègres de ses carillons. Bruges renaît, Bruges
revit. La mer, qui s’était retirée, rentre, d’un flot
immense, dans ses darses. On va voir revenir,
dansant au dos de ses houles, les caravelles du
monde. Toute la vie, du flot d'un océan, rebondira
entre les quais de son port. Comme par le passé,
la Flandre s’apprête à redevenir l’une des portes
du monde.
Cependant nul sacrilège et point d’hécatombes.
Le pic n’aura pas éventré l’ancienne chair vive :
il n’y aura qu’une Bruges de plus menant sa vie
en regard de la gloire en décor de l’autre. Là-bas
donc, sur la route de la mer, les docks, les han-
gars, les comptoirs, les entrepôts, les hanses, les
chocs saccadés des trains, le meuglement des
sirènes, un vaste appareil de cales, de bassins,
d’écluses, de ponts dans le mouvement furieux
d’un grand port. Ici des cryptes, des palais de
grâce et de beauté, des images de silence, d’éloi-
gnement et d’oubli. Deux rives, deux âges, deux
mondes, et entre ceci et cela, toute la mer et la
fortune revenue. Ce sont là de grands spectacles :
jamais la mort et la vie ne se seront heurtées en
contrastes plus brusques.
Quelque chose, si vous voulez, comme un reste
de la planète refroidie avec son ancienne huma-
nité au bord de l’autre, de celle qui roule et qui
passe; et la vie elle-même vous mettant aux doigts
la clef qui vous donnera accès dans ce musée des
siècles. Tout aura Changé, hormis le songe et le
passé. Le vent doux des soirs le long des quais
sifflera sa même chanson nostalgique et berceuse.
Comme des fleurs aquatiques, d’étonnantes archi-
tectures émergeront toujours des canaux, façades
Passequillées, dais à pinacles, balcons fleuronnés,
pignons lovés en cols de cygnes, chantournés en
.proues de navires ou lambrequiriés en dents de
scie. Et il vous semblera que là-haut, au cadran
du Beffroi, la même heure inexorable n’aura pas
cessé d’immobiliser les destins révolus.
L’illusion! Elle est bien ici la fée d’un royaume
Quai du Rosaire
Quai Vert
d’enchantements. Tout est prestige et déjoue
l’optique usuelle; tout y est mobile et fluide comme
l’eau qui semble parfois la rue même, une rue qui
flåne et qui ne sert à rien, une rue qui s’étrangle
sous les ponts et disparaît sous les maisons, une
rue de songe comme les jardins et les habitations
qui la bordent; et l’eau éternellement, comme une
Madeleine, baise de très vieux murs, lave des plaies
rosés et pleure des larmes de moires dormantes.
Ohi’cës canaux et leurs mystères! criques, îlots,
estuaifes, marines en miniature, puits de silence,
trous d’ombre où, d’un.coup d’aile à pic, plongent
les oiseaux du carillon. Un brouillard léger traîne
au matin, une fumée danse dans les soirs et du
rêvé toujours ! Tout meurt dans un long frisson.
Cependant, dans l’universel sommeil, l’Esprit des
eaux, un doigt sur les lèvres, fait un geste, et le
songe de la vie recommence. Un émoi de rebecs
et de violes s’ébruite; il passe un cortège de sei-
gneurs en drap d’or et d’argent; un balcon ciselé,
comme une treille aux fruits chauds et soyeux,
grappe les filles du divin Memling. Et les petites
fenêtres à croisillons s’allument; ventre à table,
les opulents poorters, en arrois somptueux, fêtent
leurs saints patrons. Un marchand aune des draps
diaprés comme l’arc-en-ciel; l’argentier est à ses
balances; l’armurier donne la trempe à la coliche-
marde qu’il tient par la coquille; un peuple de
petites ombres, sous l’écran des siècles, recom-
mence le geste de la vie!
Bruges alors était la grande escale : par ses
canaux comme par des artères vives, circulaient
les barques qui déchargeaient dans les entrepôts
les vins de Chypre et de France, les bières fermen-
tées d’Angleterre, les liqueurs au goût de grain
brûlé. Au cœur de la ville s’insinuaient le fleur
poivré des épices, la senteur animale des pelleteries
de Hongrie, les muscs chauds des laines écossaises.
Par la mer, qui entrait dans son port de Damme,
Bruges traitait avec le monde. Le droit régalien
de l’Etape rendait les pays" tributaires de sa puis-
sance. Ses docks étaient l’entrepôt exclusif de la
Flandre. Elle s’enorgueillissait d’avoir créé l’orga-
nisme puissant d’une Bourse avec des syndicats
que Londres, Gênes, Milan, Florence,
Venise, Dantzig, Brême, Cologne,
Hambourg entretenaient à grands frais
sur son marché. Un faste de noms
rehaussait les écussons consulaires; les
Laurens Barbarigo, les Spinola, les
Gonzalve de Séville, les Pietro Sala-
manc représentaient les républiques et
habitaient des palais pavoisés. Comme
on ne manquait ja.mais d’or pour
payer les chartes qu’on soutirait aux
princes, ils pouvaient dire de leurs
privilèges : « Ceux-ci sont bien à
nous pour les avoir payés leur pesant
de chair et de numéraire. » C’était,
aux prises déjà, les deux puissances
de plus tard, le pouvoir et l’argent.
Quand, du haut de leur Beffroi, ils
voyaient arriver des lointains archipels
des bateaux ayant à leur proue des