Exposition Universelle Internationale De Bruxelles 1910
Organe Officiel De L'exposition, Vo.l 1
Forfatter: E. Rossel
År: 1910
Sted: Bruxelles
Sider: 452
UDK: St.f. 061.4(100)Bryssel
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L’EXPOSITION DE BRUXELLES
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II
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hommes et des femmes sauvages, ils se sentaient
au-dessus des rois.
Plus rien ne subsiste de ce monde superbe et
dur. Penchées par-dessus les canaux avec les yeux
morts de leurs lucarnes closes, d’anciennes dé-
chéances de maisons font des rêves de vieilles gens.
Quelquefois, une pourpre de couchant, derrière
les vitres, fait rutiler les lambeaux d’un cuir de
Cordoue. Et, à légers pas d’ombres, il entre un
petit peuple timide qui se met à gruger les miettes
des festins délaissés par les ancêtres. Mirages!
mirages !
L’eau,.l’air sont les miroirs de Bruges, l’une
noire et profonde, vrai Léthé qui vient de la mort
et qui y retourne, l’autre clair, prismatique, cha-
toyé, d’une limpidité lavée par les vents de mer.
La même lumière fleurie et grasse qui, au
XVe siècle, duvetait les toits, chaque matin revient
par le chemin des dunes éclairer le réveil de la
ville. Elle est là, en suspens, brillante et froide,
avec ses givres, ses sels, ses cristaux, vrai paradis
d’arcs-en ciel.Aucune lumière plus belle au monde,
disent les. peintres, aucune qui soit plus hyaline
ni qui cerne les objets.-d’une pareille pulpe d’ombre
ambrée rappelant les beaux fruits mûrs. Toute la
magie de l’art flamand en naît, ses ors chauds, ses
patines rougeoyées et la rondeur ample de ses
modelés'. Par là Bruges, avant Anvers et Gand,
s’atteste le grand miracle peint des Flandres. C’est
toute la mer glauque qui reflète dans ses globules
d’air et l’énorme brise, chaque matin, repeint à
neuf la peinture de la veille.
On perçoit là un des secrets de sa beauté. Elle
doit aux siècles, elle doit à ses artistes et à ses
héros; elle doit aussi à la merveilleuse fortune qui
en fit la fille des houles du Nord. Elle apparaît le
chef-d’œuvre naturel d’un climat remué de
grands souffles. Les beaux nuages en soie de
son ciel passent sur elle en claquements d’ombres
des étendards de lumières comme ses eaux tou-
jours palpitent au vent qui gonflait le départ
ou l’arrivée de ses armadas. Ainsi la nature
Le font du Béguinage
elle-même se complait à lui faire un suaire de
gloire - et d’illusion.
Bruges, ville d’apparences, de sortilèges et d’ir-
réel ! Bruges, ville du périssable dont le charme se
communique surtout aux êtres déjà frappés! Au
front de ses petits enfants, Words worth le constate
dans une ligne attendrissante, flottent des étendards
et comme l’ombre des royautés finies, cette « grâce
pensive » où quelque chose regarde par delà la vie
et n’espère plus. Qui de nous n’a rencontré, aux
confins de ses quartiers de misère, des visages
d’hommes, de femmes, de jeunes filles où se reflé-
tait l’enchantement funèbre dont Bruges a fini par
se mourir elle-même. Il semble que ce soit ici
comme un vaste béguinage des âmes malades.
Bruges a des enlisements d’ombre et de silence
pour ceux qui lui apportent un cœur blessé, tour-
menté de disparaître. Elle-même peut-être est une
âme qui ne veut pas guérir. Que repasse à l’ho-
rizon la fortune des hardis aventuriers, elle conti-
nuera à se pleurer à travers les
larmes de ses canaux!
Bruges ne se livre ni aux glo-
rieux ni aux simples curieux : elle
veut être approchée avec défé-
rence et humilité comme une
princesse sur un lit de douleur.
Alors seulement se révèle un pres-
tige sentimental tel que peut-être
il n’en est point de comparable.
Comment s’en défendre parmi ces
paysages silencieux où à peine
l’eau se meut, où l’usure a égalisé
les formes trop apparentes de la
vie, où tout est gémissant et voilé,
où toute porte semble battre sur
le vide et toute marche mener
vers de secrets et profonds pour-
rissoirs?
La mort, il est vrai, se fait ici
voluptueuse et se couronne des
roses de l’amour. Un charme insi-
dieux persuade à la fois le goût de la dissolution
et de la vie. Jusqu’au dessin des édifices sacrés se
conforme à la structure des coffrets où se gardent
de tendres reliques passionnelles. Le Saint-Sang et
le Baptistère de Notre-Dame ressemblent à des
châsses ciselées sous lesquelles dormiraient de
nobles poussières aimées. Ainsi même la mort
louange la vie et se prête à exalter des pensées
d’amour. Sur des lits d’or et de marbre, des époux
éternisent un simulacre nuptial, et les ceps qui
guirlandent leurs sarcophages ne semblent si indes-
tructibles que pour s’être alimentés au sang de
leurs cœurs.
Ce sont là les sortilèges des villes qui, plus que
les autres, furent humaines. Mais Bruges, qui fut
l’épopée, n’est plus que le roman de la gloire, de la
mort et de l’amour. Une grâce élégiaque et mys-
tique s’éplore dans ses sites et dans les noms qu’ils
portent. Quai du Rosaire! Lac d’amour! Soupirs
montés de la nuit des cryptes, plaintes d’un cœur
Chapelle du Saint-Sang