Exposition Universelle Internationale De Bruxelles 1910
Organe Officiel De L'exposition, Vo.l 1
Forfatter: E. Rossel
År: 1910
Sted: Bruxelles
Sider: 452
UDK: St.f. 061.4(100)Bryssel
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L’EXPOSITION DE BRUXELLES
est pas moins vrai que quand on voit cette
masse formidable dominer la ville de son cube de
pierre, quand on voit les ombres jouer dans ses
colonnades, colorer ses chapiteaux, ses fleurons,
ses monstres ailés, on ne peut s’empêcher d’admirer
la riche et grandiose imagination qui a conçu cette
œuvre romantique. Assurément, on ne pourra
jamais faire un cours d’architecture sur le Palais
de Justice de Bruxelles, mais j’imagine que les
générations futures l’admireront comme nous
admirons ces somptueux paradoxes monumentaux :
le Château de Chambord ou le Palais des Doges.
*
* *
Le Palais de Justice de Bruxelles est le seul
palais moderne vraiment intéressant où l’on ait
logé la Thémis belge. Celui d’Anvers est confor-
table, clair et peu remarquable. Celui de Gand fut
construit par Roelandt dans les premières années
de l’indépendance nationale.
« On retrouve dans ce grand ouvrage, dit le bon
Moke, dans la Belgique monumentale, le même
genre de talent que M. Roelandt avait déjà déployé
dans la construction de l’Université : des masses
habilement disposées, et produisant quelquefois
un effet plein de vigueur. Mais les accessoires
— Moke veut sans doute dire le détail — ne nous
paraissent pas tous également heureux, et offrent
des détails dont on pourrait contester le bon goût :
la variété des formes que l’architecte a donnée aux
jours dont il avait besoin pour éclairer quelques
parties du bâtiment nuit à la gravité et à la régu-
larité de ses façades; l’escalier principal placé à
l’extérieur, et qui se présente de profil, a moins de
mollesse que le reste du monument. Toutefois, en
signalant ces imperfections d’une œuvre aussi gran-
diose, nous serions injustes de ne pas reconnaître
qu’elles atténuent à peine le mérite de l’ensemble.
A l’intérieur, une disposition sage et avantageuse;
des communications faciles, une salle des pas-per-
dus vraiment imposante; au dehors, un aspect ma-
jestueux et monumental; tels sont les caractères qui
font du Palais de Justice
de Gand un édifice bien
supérieur à la plupart de
ceux qu’a vu construire
notre époque et qui pour-
ra toujours être compté
avec orgueil parmi les
principaux ornements de
la Cité. »
Nous ne partageons pas
tout à fait cet enthou-
siasme; l’œuvre de Roe-
landt est un monument
classique assez banal.
Mais le temps lui a donné
une patine agréable, et il
est situé dans un joli
cadre de verdure et de
canaux.
*
* *
A côté de ces Palais
de Justice modernes, on
admirera en Belgique
quelques monuments du
passé qui ont été heureu-
sement aménagés pour
loger les cours et tribunaux. Extérieurement, le
Palais de Justice de ^Bruges n’a rien de remar-
quable, mais c’est dans une de ses salles que se
trouve la fameuse Cheminée du Franc, un des
plus beaux spécimens de la sculpture flamande du
XVe siècle. A Furnes, le tribunal est logé dans un
délicieux petit hôtel de la Grand’Place dont les
pignons sculptés et l’architecture composite ont
un charme très délicatement autochtone. Mais
c’est surtout le Palais de Justice de Liége qui à ce
point de vue est remarquable. Il a été aménagé
dans l’ancien hôtel des princes-évêques. Com-
mencée par Erard de la Marck en i5o8, le temps,
les révolutions, et ce qui
pis est, les architectes ont
assailli cette construction
L’incendie de 1734 a détruit
deux de ses ailes, de mala-
droits restaurateurs l’ont ar-
rangé à la mode du temps,
5-et malgré cela, le vieux mo-
nument a gardé son noble et
imposant aspect. La cour
surtout est vraiment remar-
quable. Camille Lemonnier
en a fait, dans la Belgique,
une puissante description :
« Quand on débouche dans
la plus grande des deux
cours, l’émotion va jusqu’à
l’inquiétude. La vue, les
temps, les styles se brouil-
lent dans ce mélange de ro-
man, d’arabe et d’hindou
qui brusquement ouvre une
échappée sur des alhambras,
des pagodes, des préaux de monastères. Ne cherchez
pas : vous êtes dans le caprice et l’imagination.
» Un seul homme a dégrossi ce bloc qui semble
trahir de multiples collaborations, mais quel artiste
et quel inventeur ! Ce François Borset, d’Outre-
Meuse, appartenait à la race des impétueux cer-
veaux en qui bouillonnent toutes les formes et qui,
comme la forêt, contiennent le simple et l’en-
chevêtré. Il sculpta dans les soixante colonnes des
galeries un poème idéal et grotesque, de la grimace
et de la chimère, peut-être aussi quelque évocation
des féeries orientales. Chacune d'elles décèle le jeu
d’un esprit infini en ses combinaisons; toutes
diffèrent par un détail, une fantaisie, un mascaron,
et les unes se renflent en bulbes, dessinent des
tulipes, s’arabesquent de végétaux et d’animaux,
Palais de Justice de Gand
les autres ressemblent à de grands candélabres
montés sur des piédestaux et couronnés de cor-
beilles. Sur les quatre faces de la cour un portique
se continue, déroulant les cintres surbaissés de ses
arcades, avec ce peuple de piliers pour appui, et le
portique lui-même supporte l’ordonnance élégante
et légère des façades, prolongées en travées dans
l’ampleur des toitures, avec un fouillis de colon-
nettes, de pinacles, de rinceaux et de balustrades.
Cette efflorescence déliée de l’ogival parait presque
sévère à côté des poussées folles du jardin de maître
Borset.
»... Il n’en faut pas plus pour la rêverie; les gale-
Çouk du Palais de Justice de Matines
ries s’animent d’une traînée de pages et de favo-
rites; des fenêtres sort une rumeur vague, trou-
blante, mal assoupie, comme un bruit de vo-
lière; les portes ouvertes laissent soupçonner des
tapis, des tentures, des statues, des escaliers de
marbre. On pense à cette exclamation de Margue-
rite de Valois : « Il n’y a rien de plus magnifique
et de plus délicieux. » Ou bien une grande sil-
houette se dessine, grandit, arpente les dalles, celle
d’un de ces princes-évêques perpétuant la tradition
de la crosse et de l’épée.
»... Et tout là-haut un carillon verse sa pluie
de notes; elles ruissellent, larmes mélodieuses, sur
les poussières où fut la gloire de Liége et que le
vent balaye dans l’enclos.
» Cependant, les ombres noires errantes sous le
rire des mascarons de
François Borset ne sont
point des robes de prélats,
mais des toges d’avocats.
Cette toison qui se re-
brousse là-bas comme la
fourrure du mélancolique
chat des ruines se résout
en un bonnet à poil sur le
crâne de Pandore, et des
plaideurs contrits rem-
placent la vilenaille qui,
les jours de largesses,
arrivait gueuser aux por-
tes de la grande maison.
Après tout, celle-ci n’a
guère changé sensible-
ment de destination. Jadis
la justice des évêques s’y
rendait et c’est encore la
justice qui s’y rend au-
jourd’hui. Mais tandis
que l’autre n’était sou-
vent que le caprice et
l’arbitraire, celle-ci s’ap-
puie sur des codes, des
lois, l’appareil rigide de
la conscience moderne. »
On ne peut mieux dire. Il convient d’avoir
confiance dans les tribunaux de son pays, et il est
beau d’admirer dans le Palais de Justice de Liége
la synthèse de la Tradition et du Progrès juridique,
et puisque la mode est au symbole, on peut voir là
la signification morale de cette appropriation de
nos vieilles reliques architecturales au logement de
la justice moderne.
L. Dumont-Wilden.